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Une icône entourée de luxe, un appétit soudain pour le foie gras et les menus McDo, une chambre d’hôpital loin des salons de la haute couture… Les derniers instants de Karl Lagerfeld, racontés par son garde du corps de toujours, ressemblent à un film. Et pourtant, tout est vrai. Derrière les lunettes noires et les phrases cinglantes, se cache une histoire d’amitié, de fragilité et de vérité brute face à la mort.
Karl Lagerfeld, c’est l’image du créateur parfait. Costume noir, col blanc impeccable, gants, catogan argenté, silhouette ultra mince. Pendant des décennies, il dirige Chanel et Fendi, dessine sans relâche, photographie, provoque, fascine.
Mais cet homme, que tout le monde croit connaître, laisse très peu de monde entrer vraiment dans son intimité. L’un des rares à franchir cette frontière, c’est Sébastien Jondeau, son garde du corps devenu assistant, puis véritable homme de confiance. Vingt ans d’une relation à la fois professionnelle et profondément personnelle.
À la fin des années 1990, Sébastien Jondeau est engagé pour protéger Karl Lagerfeld. Très vite, la relation dépasse largement la simple sécurité. Il accompagne le couturier partout. Défilés, voyages, séances de travail chez Chanel, moments privés à domicile.
Avec le temps, il devient son bras droit. Il gère les détails du quotidien, il anticipe ses besoins. Il partage aussi ses silences. Au point d’être choisi parmi les rares héritiers désignés par le créateur, aux côtés de proches collaborateurs et muses comme Baptiste Giabiconi ou Virginie Viard. Un signe très fort de confiance et d’attachement.
Après la disparition de Lagerfeld en février 2019, Jondeau met plusieurs années avant de raconter cette histoire. Il le fait dans un livre publié en 2021, intitulé “Ça va, cher Karl ?”, en référence au message qu’il lui envoyait chaque matin pour prendre de ses nouvelles.
Avec l’aide de l’autrice Virginie Mouzat, il revient sur cette vie passée à ses côtés. Les voyages, les caprices, les fulgurances créatives. Mais aussi les faiblesses, les douleurs physiques, la maladie. Le récit commence par la fin, par les derniers jours à l’hôpital américain de Paris.
Karl Lagerfeld souffre d’un cancer de la prostate. Très peu de personnes sont mises dans la confidence. L’image qu’il donne au public reste celle d’un homme en contrôle total. Élégant, spirituel, insaisissable.
À l’hôpital de Neuilly-sur-Seine, il occupe une suite. Sébastien Jondeau, lui, dort dans une pièce à côté. Il vit littéralement au rythme de son ami. Il entend les infirmières entrer, les machines, les respirations difficiles. Il assiste à ce que le monde ne verra jamais : la lente fatigue d’un homme qui a tout donné.
Ce qui surprend le plus dans le témoignage de Jondeau, ce sont les habitudes alimentaires de Karl à la fin. Pendant des années, le couturier impose à son corps une discipline presque militaire. Il surveille son poids, son image. Il fuit les excès comme on fuit un scandale.
Et puis, la maladie change tout. Les traitements le font gonfler, le fatiguent. Il se laisse aller. Il ne se nourrit presque plus que de foie gras et de menus McDonald’s. On imagine ce contraste. Le directeur artistique de Chanel, habitué aux dîners mondains, qui réclame un fast-food et un produit si riche qu’il aurait probablement banni de son assiette quelques années plus tôt.
Ce détail, presque banal, dit pourtant beaucoup. Quand la fin approche, les règles s’effacent. Le contrôle s’assouplit. On mange ce qui réconforte, ce qui fait plaisir sur le moment, sans calcul. Même quand on a passé sa vie à construire une image d’ascèse et de perfection.
Malgré la douleur et la faiblesse, Karl Lagerfeld garde son sens de la formule. Toujours ce mélange d’ironie, de lucidité et de provocation. À l’hôpital, voyant l’état de sa chambre, il lâche une phrase qui reste gravée dans la mémoire de Jondeau.
Il dit, en regardant autour de lui, quelque chose comme : avoir trois Rolls-Royce et finir dans une chambre “pourrie”. Une manière d’avouer, avec un sourire amer, que le luxe ne protège de rien. Ni du cancer, ni de la solitude, ni de cette lumière froide qui tombe du plafond des hôpitaux.
Le récit de la mort de Karl Lagerfeld est simple, presque dépouillé. Pas de grande mise en scène, pas de dernière phrase géniale devant une assemblée de proches. Juste une respiration qui change, qui devient saccadée.
Sébastien Jondeau, inquiet, appelle l’infirmière sans quitter la chambre. Elle lui demande de prendre la main de Karl. Il comprend alors, ou plutôt refuse encore d’y croire. Il demande : “Il va mourir ?” Elle lui répond simplement de lui tenir la main. Et puis, c’est fini. Là, devant lui.
Ce moment, il le raconte sans pathos excessif. Mais on sent la déchirure. Il ne perd pas seulement un employeur. Il perd quelqu’un qu’il décrit comme “plus qu’un père”. Une présence quotidienne, une référence, un pilier.
Comment nommer cette relation étrange entre un créateur milliardaire et un garde du corps venu d’un univers à mille lieues de la haute couture ? Mentor et protégé. Patron et salarié. Père et fils. Ami et confident. Rien ne colle complètement.
Jondeau le dit lui-même : on ne peut pas vraiment définir un lien pareil. Ils se disputent parfois. Ils se soutiennent souvent. Ils se testent, ils se choisissent, jour après jour. Et au bout du compte, ils restent ensemble jusqu’au dernier souffle.
Ce récit touche, parce qu’il casse une illusion. Celle qui voudrait que les gens célèbres vivent des fins de vie glamour, entourés de dorures et de discours. La réalité est bien plus crue. Un lit d’hôpital, un proche, une main à tenir, un souffle qui s’arrête.
Les hamburgers de McDo et le foie gras deviennent presque des symboles. Celui de la liberté de faire enfin ce que l’on veut. Celui de la fragilité d’un homme qui ne lutte plus pour son image, mais juste pour quelques petits plaisirs avant la fin.
En racontant ces instants, Sébastien Jondeau ne cherche pas à salir la légende. Au contraire. Il lui redonne une dimension profondément humaine. Oui, Karl Lagerfeld aimait le contrôle, la distance, le masque chic. Mais derrière, il y avait un homme qui avait peur, qui plaisantait pour tenir, qui mangeait du fast-food en secret et qui s’agaçait d’une chambre trop banale pour sa vie hors norme.
Peut-être que c’est là, finalement, que tout devient vraiment émouvant. Quand l’on découvre que, face à la mort, le Kaiser de la mode n’est plus un personnage, mais simplement Karl. Un homme qui s’accroche à une main amie, pendant que le rideau tombe doucement.