Physical Address
304 North Cardinal St.
Dorchester Center, MA 02124
Physical Address
304 North Cardinal St.
Dorchester Center, MA 02124

Une coquille Saint-Jacques bien dorée dans l’assiette… et, derrière, un trafic de plusieurs dizaines de millions d’euros. En Normandie, sous la surface des chiffres officiels, un marché noir prospère. Il pèse près de 10 000 tonnes par an. Vous pensiez que la pêche à la coquille était un modèle de gestion durable ? La réalité est plus contrastée.
En baie de Seine, la pêche à la coquille Saint-Jacques est souvent citée comme un exemple. La flottille est encadrée, les dates de pêche sont limitées, les quotas sont stricts. En 2025, la pêcherie a même décroché la certification MSC, un label international qui récompense les pratiques durables.
Chaque année, de 40 000 tonnes de coquilles environ sont officiellement pêchées au large des côtes normandes, entre octobre et mars. Des centaines de marins vivent presque exclusivement de cette ressource, devenue le pilier économique de nombreux ports. Sur le papier, tout semble carré, contrôlé, vertueux.
Mais derrière ces beaux chiffres, il y a ce que certains appellent, avec un brin d’ironie, « la part des anges ». Une fraction de la pêche qui disparaît des radars, sans criée, sans facture, sans trace.
Les services de l’État estiment qu’un peu plus d’un quart des coquilles pêchées en Normandie n’apparaissent pas dans les statistiques officielles. Autour de 10 000 tonnes de coquilles par an se « baladent » ainsi hors des circuits déclarés. À 4 € le kilo sur les quais, ce marché clandestin représenterait près de 40 millions d’euros chaque saison.
Comment est-ce possible dans une filière aussi encadrée ? Le principe est simple. Une partie des captures n’est pas déclarée. Certaines cargaisons sont cachées lors des contrôles au port. D’autres quittent le quai directement chez des acheteurs bien identifiés, restaurateurs, poissonneries ou particuliers, sans aucune trace comptable.
La vente directe par les pêcheurs est pourtant autorisée en France. Mais elle doit rester dans un cadre précis : volumes déclarés, traçabilité, respect des quotas. Dès que les limites sont franchies, on bascule dans l’infraction. Là, on ne parle plus de petite « débrouille », mais bien de fraude organisée.
Sur les quais normands, tout se joue en quelques minutes au moment du débarquement. Les contrôleurs des Affaires maritimes et de la gendarmerie maritime vérifient les bacs, les documents, les dates et les quantités. En théorie, chaque kilo est comptabilisé. Dans la pratique, le système laisse encore des failles.
Des anciens marins expliquent que certains bateaux disposent de cachettes aménagées à bord : trappes sous le matériel, faux placards, compartiments masqués par des filets. Une partie de la pêche est présentée aux contrôles. L’autre est sortie à part, plus tard, parfois avec l’aide de complices à quai.
Des témoins parlent aussi de sacs qui passent à côté des camions frigorifiques chargés pour les criées. Ces sacs, remplis de coquilles, sont aussitôt embarqués dans d’autres véhicules. Ils alimentent alors un circuit parallèle vers certains mareyeurs, restaurants ou réseaux informels de revente.
Pour beaucoup de marins, la coquille Saint-Jacques est devenue la ressource centrale. L’été, on complète parfois avec le pétoncle ou un peu de chalut. Mais sur l’année, c’est la coquille qui fait vivre les familles. Quand la demande est forte et les quotas jugés trop serrés, la tentation de dépasser les limites augmente.
Avec des cours autour de 4 € le kilo sur les quais, doubler un quota sur une marée peut représenter plusieurs milliers d’euros supplémentaires. Face à une saison courte et des charges lourdes, certains préfèrent prendre le risque. D’autant plus que, dans leur esprit, la ressource est aujourd’hui abondante et les sanctions restent gérables.
Il y a aussi une part de culture professionnelle. De vieux marins racontent que « cela a toujours existé ». Le marché noir serait presque vu, pour certains, comme un prolongement de la tradition de débrouille en mer. Ce qui était toléré à petite échelle devient cependant un problème majeur lorsque les volumes explosent.
Sur des ports comme Saint-Vaast-la-Hougue, Barfleur ou Port-en-Bessin, les contrôles sont devenus quasi systématiques lors des débarquements. Des opérations ciblées sont menées pendant la saison. Des procès ont déjà eu lieu pour des trafics de grande ampleur impliquant patrons de pêche, armateurs et certains intermédiaires.
Les manquements les plus fréquents concernent : le non-respect des quotas, les périodes de pêche interdites, les débarquements hors criée. Les amendes peuvent atteindre plusieurs milliers d’euros, notamment pour des captures en surnombre ou des débarquements hors quota.
Sur le papier, les licences peuvent même être suspendues, voire retirées. Dans les faits, ces mesures extrêmes sont rarement appliquées. De nombreux acteurs du secteur estiment ainsi que les sanctions financières ne sont pas assez dissuasives par rapport aux gains possibles du marché noir.
Au-delà des aspects fiscaux et économiques, ce trafic pose un vrai problème écologique. La biomasse de coquilles en baie de Seine est aujourd’hui élevée, avec des stocks encore importants d’une année sur l’autre. Mais les scientifiques observent une baisse de l’indice de recrutement, c’est-à-dire du nombre de jeunes coquilles qui rejoignent la population adulte.
En clair, il y a beaucoup de coquilles maintenant, mais moins de jeunes qui arrivent derrière. Si une partie de la flotte dépasse régulièrement les quotas, l’équilibre patiemment construit avec les saisons de pêche limitées peut se rompre. Le marché noir fragilise alors directement l’avenir de la ressource.
L’enjeu est aussi moral. Comment défendre une pêcherie présentée comme exemplaire, certifiée durable, si une fraction non négligeable de la production échappe aux contrôles ? À long terme, c’est toute l’image de la filière normande qui peut être écornée, en France comme à l’international.
On pourrait croire que ce sujet ne concerne que les pêcheurs et l’administration. En réalité, le consommateur joue un rôle clé. Le marché noir ne vit que parce qu’il trouve des acheteurs. Restaurants, poissonneries, mais aussi particuliers qui acceptent d’acheter « au noir » des coquilles à très bon prix.
Quelques réflexes simples permettent de ne pas encourager ce système :
Chaque achat envoie un signal. Accepter un sac de coquilles payé en liquide, sans aucune trace, c’est alimenter un système qui fragilise la mer, la filière et les marins les plus vertueux.
Avec l’arrivée de la certification MSC, les contrôles devraient encore se renforcer. La traçabilité se numérise, les données sont croisées plus facilement. Certains espèrent que cela réduira fortement les marges de manœuvre pour les trafiquants. D’autres pensent que le système va simplement devenir plus discret et plus sophistiqué.
L’équation reste délicate : préserver une activité économique vitale pour tout un littoral, garantir des revenus décents aux marins, protéger une ressource emblématique, tout en fermant progressivement la porte à un marché noir profondément installé. La coquille Saint-Jacques nous rappelle ici une chose simple : derrière chaque plat de fête, il y a des choix, des règles, et parfois des zones d’ombre.
La question, au fond, est la suivante : jusqu’où la société est-elle prête à aller pour que la coquille que vous posez dans votre assiette soit vraiment propre, durable et honnête, de la mer à votre table ?